Scène Première
Le cabinet des livres: Vatel • Gourville
Vatel
Jen ai fait le compte, Monsieur de Gourville, nous nen serons pas quitte à moins de cent cinquante mille livres.
Gourville
Cent cinquante?
Vatel
Oui, Monsieur. Dix mille pourvoiront à lachat de fleurs, cinq mille au feu dartifice, jugez en proportion.
Gourville
Ce sera magnifique!
Vatel
Certes. Jai à vous entretenir du personnel quant aux ordres à donner; et tant des serviteurs nouvellement en place que de ceux désormais à demeure.
Gourville
Faîtes. Gourville sort de sa poche une montre quil porte à son oreille après en avoir tapoté le verre.
Vatel
Je commande pour ma part à cinquante officiers, le contrôleur général de la chambre à trente serviteurs, non compris les dames dhonneur et les femmes de chambres non plus que les deux intendants de musique et leurs musiciens. Le capitaine des chasses commande au lieutenant ainsi quà soixante dix inspecteurs, commis, brigadiers, gardes à cheval et à pieds. Le service de la vénerie, celui des armes sassure à lordinaire, par quartier.
Le personnel comprend encore, outre linspecteur général des domaines et des bois, les jardiniers garde bosquets, fontainiers… mandés tout spécialement, trois compagnons de rivières se chargent dentretenir et de curer les pièces deau. La ménagerie compte un économe, quatre serviteurs et soixante dix employés sont aux ordres du commandant des écuries. Voici, Monsieur, les carnets de gages, les comptes. Gourville range la montre dans sa poche. La cave naligne pas moins de cinq mille bouteilles des meilleurs crus et monte, en la seule dépense de la table de Monsieur, la somme à plus de trente cinq mille livres. Jai soumis ce matin à Monsieur les articles des menus, les voici. Le mobilier est arrivé, les tapisseries, la vaisselle.
Gourville
Parfait! Voilà de quoi donner des chasses, des fêtes, recevoir en grande pompe. Autre chose?
Vatel
Oui, Monsieur. Je me permets de vous rappeler que faute davoir diligence et le renouvellement des baux arrivant à terme…
Gourville
Oui, oui, nous verrons cela.
Vatel
Avec votre permission…
Gourville
Une chose après lautre, voulez-vous, et chacune en son temps: jai, hier, ôté à deux cent cinquante livres de rente et sans profit, Colas à Monsieur le comte. Voyez sil est agréable, sil vous accommode, et lui de vous car cest deux, et faîtes là-dessus à votre convenance. Un certain Hébert nous doit arriver de Paris, ce matin. Il prendra sur son soin dix coffres de linge et demeurera à Chantilly tant que le roi sy trouve. Faîtes le travailler. Cet Hébert a de la tête. Il est jeune, vif et, dans la pensée quil saccommodera fort bien de ces commencements ici, jai dessein de le placer à lHôtel de Condé.
Vatel
Que me faut-il arrêter pour ordre?
Gourville
Madame de Sévigné montrant quelques mauvaises grâces à se séparer de lui, je nai pu lôter à moins de trois cent cinquante livres de rente.
Vatel
Outre les gages?
Gourville
Outre les gages. Je men suis entretenu avec Monsieur et Caron accuse avec lâge. On prétend que le pauvre se fait malade, quen est-il?
Vatel
Il reprend son service ce matin.
Gourville
Certes, mais comment se porte-t-il?
Vatel
Fort bien, ne vous déplaise. Je ne suis pas médecin.
Gourville
Sans doute, néanmoins ses gages…
Vatel
Vous conviendrez, Monsieur, que cest en vérité faire une bien petite épargne que de se plaindre à une fête de cent cinquante mille livres de la dépense dun serviteur malade—et quel! Caron connaît son métier, il a servi dans de fort bonnes maisons; je suis moi-même assuré de nen avoir aucun reproche. Là-dessus, il possède un goût droit qui me plaît et je maintiens quun homme de sa qualité nous doit demeurer, lors même que vous disposez à votre guise dun Colas, dun Hébert et du reste.
Gourville
Quest-ce à dire?
Vatel
Monsieur, je sais de source sûre que les affaires litigieuses ne manquent pas. Or, il nest nulle part dans vos livres fait mention de droits seigneuriaux concernant, outre le mois en cours, celui achevé, précisément quand il ne sest jamais tant fait de dépenses au château que ces jours derniers.
Gourville
De votre fait, Monsieur, de votre fait!
Vatel
Morbleu! On loge céans un régiment. Seigneurs et dames de la cour sont ici traités ainsi que toute leur suite et nos gens à demeure. Il faut partout caser, trouver où lon peut une place si étriquée et mal commode soit elle, garnir trois fois le jour soixante tables à quatre-vingt couverts, sans compter une infinité dautres. Mais rien ne coûte, on nourrit ici tout le monde et cette maison en vérité na décidément rien vu de plus déplorable que le jour de votre arrivée!
Gourville
Restez à votre place, Monsieur le contrôleur. Ignorez-vous qui je suis?
Vatel
Non pas et vous le savez. Dix ans passés au service de Monsieur Fouquet mont aguerri de la société de votre espèce et, sil est vrai que lon ne peut jamais cacher très longtemps doù lon vient, les langues marchent, soyez sûr, je sais fort bien qui vous êtes.
Gourville
Il est aisé, je ne déguise pas. Jexècre la médiocrité et si jai, de la place où vous me voyez, écarté tous ceux qui lont convoitée, savez-vous à quel prix? Parbleu, je ne suis pas «né», Monsieur. Jai lutté, je me suis élevé et jai, jour après jour, gagné la confiance dont Monsieur le prince me fait encore la faveur aujourdhui. Avant cela, jétais valet de chambre, savez-vous, attaché à Monsieur de la Rochefoucault que jai su convaincre de mes talents et dont la perspicacité ma rapidement promu maître dhôtel et secrétaire enfin. Vous, Monsieur, vous, je vous défends! (…) Je me suis enrichi, certes, dans les finances. Là où largent ne coûte rien, je ne balance pas et, poursuivi par la chambre de justice, je navais, après larrestation du surintendant, dautre choix que lexil. Le procès a couru sur quatre ans… et cest ma tête que je sauve en acceptant, officiellement condamné à mort, de traiter de négociations secrètes avec le Pays-Bas et lEspagne—ma tête, pas autre chose, et au seul prix de ma réhabilitation aujourdhui. Voilà, Monsieur, mes crimes.
Vatel
Vous oubliez le Cardinal.
Gourville
Ah! Le Saint homme. Je crois savoir quil se porte, ma foi, sur ses deux jambes et sa santé est excellente. Le reste nest quinvention pure, calomnie.
Vatel
Vous mentez: témoin le Cardinal lui-même et, attaché aux intérêts de sa personne, le bien nommé Monsieur Talon. Mandé ainsi que vous par Monsieur de la Rochefoucault, le major de Damvilliers enfin, la Roche-Cochon, votre complice, lequel, soumis à la question aurait assurément confessé un autre dessein que le seul enlèvement du Cardinal. Cela, je le tiens de Macler et de la Forest. Apprenez par là, Monsieur de Gourville, quil nincombe pas au contrôleur le seul soin daccommoder les restes et quen qualité de, jentends rendre justice à qui il appartient. Or, vous vous mêlez dintrigues et tant…
Gourville
Soit, vous ne men accuserez plus: je vous parlerai franc et ne prendrai pas de détour Monsieur, je dois, demain, à loccasion de la visite du roi, ici même, à Chantilly, obtenir la grâce de mes lettres dabolition. La confiance de Monsieur, je vous lai dit, mest trop chèrement acquise à ce jour. Je suis allé trop avant, je ne reculerai pas et je vous en préviens pour la dernière fois: ne vous avisez pas de vous trouver en travers de mon chemin. Est-ce que je suis bien clair? Gardez à lesprit que mes yeux sur vous sont plus justes que ceux des autres.
Vatel
Du chantage, des menaces, je vous reconnais là, Monsieur de Gourville.
Gourville
Je ne menace pas et parce quau fond je vous estime…
Vatel
Vous flattez maintenant?
Gourville
Monsieur, je sais le moyen de nous entendre.
Vatel
Je ne ferai aucun marché daucune sorte.
Gourville
À votre guise. (…) Faîtes signer aux serviteurs un ordre écrit de la fonction que vous voulez quils fassent afin quils ne portent pas leur prétention plus haut que de mesure et ne retranchent rien à ce quils doivent faire.
Vatel
Je regrette, Monsieur de Gourville, mais je nai, désormais, plus dordres à recevoir de vous.
Gourville
Nous verrons… Je suis, Monsieur, votre humble serviteur.
Vatel
Et moi, Monsieur, je suis votre valet.
Scène IIremonter au début
Lantichambre: Vatel • Géraud • Baudoin • des Porteurs
Vatel
Géraud!
Géraud
Monsieur?
Vatel
A-t-on envoyé chercher les musiciens?
Géraud
On les attend ce matin, Monsieur.
Vatel
Ce matin, ce matin, et quelle heure se fait-il? Il sapprête à rejoindre loffice et aperçoit les porteurs chargés de caisses dorangers: Baudoin! Aux porteurs qui traversent lantichambre: Où allez-vous avec ça? Faîtes le tour, imbéciles! Il réitère: Baudoin!
Baudoin
Monsieur?
Vatel
Mettez-vous au travail!
Baudoin
Jy suis, Monsieur, jy suis!
Vatel
Mais non pas où il faut! Il désigne la galerie des cerfs.
Baudoin
Jy vais, Monsieur, jy vais.
Scène IIIremonter au début
Loffice: Vatel • Marphise • le Sommelier • des Officiers
Vatel
À ladresse du septième officier: plumez la volaille tant quelle est encore chaude, ôtez-en les boyaux. À ladresse du sixième officier: vider les pigeons, vous savez?—Il faut leur battre lestomac. À ladresse du cinquième officier: nous laisserons mortifier le faisan jusquà ce quil ait acquis un bon fumet; pour lagneau, le chevreau, deux ou trois jours devraient suffire. À ladresse de Caron: Caron, tu réserveras les langues à mettre au sel pendant huit jours avec une once de salpêtre à proportion dune demi livre de sel.
Marphise
Monsieur!
Vatel
Marphise?
Marphise
La vaisselle!
Vatel
Galerie des cerfs, Géraud, introduis! Il appelle: Sommelier! À ladresse de Marphise: Voyez sil ne manque point de bassins pour les confitures, demporte-pièces, de moules pour les gelées.
Marphise
Bien, Monsieur.
Paraît le sommelier.
Vatel
Vous passerez lor et toute largenterie à la cendre de foin. Détachez les plats de service—je vous recommande le plus grand soin. Marphise, inventoriez chaque pièce, nen noubliez aucune et comptez deux fois…
Marphise
…plutôt quune.
Vatel
Lui rendant son sourire: cest ça. Je ne veux pas un pli sur le linge de table.
Marphise
Jy veillerai, Monsieur.
Vatel
Et les verres, joubliais: faîtes à lhabitude, Marphise: au mieux.
Marphise
Merci, Monsieur.
Scène IVremonter au début
Loffice: Vatel • le 1er Officier • le 2ème Officier • le 3ème Officier • le Chef dOffice • Géraud • des Officiers
Vatel
Que dit le veau?
Le 2ème Officier
De Beauce, de Beauce! Et du meilleur choix.
Vatel
Coupez large de trois doigts au moins, dans la noix la plus tendre et de longueur la plus mince que vous pourrez. Frottez avec une brique dabord; vous gratterez ensuite au couteau. Ce doit être parfaitement propre quand vous désosserez des mâchoires jusquaux yeux sans rien ôter de la chair ni de la peau. À ladresse du quatrième officier: les bécasses se troussent les pâtes et le bec au travers du corps. Il sexécute: comme ça.
LOfficier
Merci, Monsieur.
Vatel
Ne remerciez pas, apprenez à bien faire, ce sera plus utile. À ladresse de Marphise, ayant achevé le compte des pièces: combien, Marphise?
Marphise
Quarante.
Vatel
Parfait. Le tonnerre gronde. Géraud!
Géraud
À lécart, prisant du tabac: Monsieur?
Vatel
Rentrez immédiatement les sacs et les fagots. Le temps se met à lorage.
Géraud
Cest comme si cétait fait.
Vatel
Non pas! Faîtes-le et tout de suite. À ladresse du chef dOffice: les pluviers?
Le Chef dOffice
Oui, Monsieur, et dorés: ce sont les meilleurs.
Vatel
Laissez quelques plumes à la queue. Vatel poursuit son inspection. Il constate un lot de poulardes éventrées: qui a fait ça?
Géraud
En coulisse: Monsieur!
Vatel
Géraud?
Géraud
Les musiciens.
Vatel
Jarrive. À lensemble des officiers, désignant les poulardes: qui?
Le 3ème Officier
Moi, Monsieur.
Vatel
Colas, nest-ce pas?
Le 3ème Officier
Euh, oui, Monsieur…
Vatel
La poularde se vide par le côté, en faisant une petite incision, sous la cuisse, il sexécute: comme ça; et, pour les cuisses tiennent à plat, il faut un peu…
Géraud
En coulisse: Monsieur?
Vatel
La paix! À ladresse de Colas: …casser les os. Vous comprenez?
Le 3ème Officier
Oui, Monsieur.
Sort Vatel.
Scène Vremonter au début
Loffice: Caron • le 3ème Officier • le 1er Officier
Caron
À ladresse de Colas: qui ta placé ici?
Le 3ème Officier
Monsieur de Gourville, pourquoi?
Caron
Pour rien, travaille.
Un Officier
Bousculant Colas au passage: tel maître, tel valet.
Le 1er Officier
Ça, taurais mieux fait de te taire; on laime pas beaucoup ici, Gourville. «Côtes en long» quon lappelle. (…) Dame! Il nous affame, se pavane tous les après-midi au bras de sa maîtresse, il chuchote: la duchesse de Ventadour, et avec ça fait de ces collations—sur le dos de Monsieur. Mest avis quil en croque et sur nos gages encore.
Caron
Jacques!
Le 1er Officier
Ouais!
Caron
Travaille!
Scène VIremonter au début
Loffice: Caron • lÉcuyer • Géraud • des Officiers
Lorage éclate.
Caron
Sapercevant de la négligence de Géraud, appelle: Géraud! Il enjambe une fenêtre basse, bondit et jette un premier sac de blé à lintérieur, à lensemble des officiers: alors quoi, quest-ce que vous attendez? Les officiers constituent une chaîne et, passant de mains en mains, tous les sacs sont rapidement remisés à labri. Caron referme la fenêtre, ouvre un sac, puis un autre: foutu, cest foutu. À lensemble des officiers: le blé, on peut encore le rétablir mais pour le reste…
Paraît Géraud.
LÉcuyer
Ah, te voilà toi! Où étais-tu? Par ta faute et par ta négligence le bois est mouillé et la farine perdue. Tu ne fais pas, tu ne fais jamais ce quon te commande. Monsieur préfère prendre du bon temps. Géraud esquisse un départ: où vas-tu?
Géraud
Réparer ma faute, place de Grèves. On peut aujourdhui sy approvisionner.
Caron
Une chance!
LÉcuyer
Oui, mais à quel prix? À ladresse de Géraud: jen aviserai Vatel, le dommage en sera retenu sur tes gages. Colas, tu laccompagnes.
Caron
Non: «je» laccompagne et pas un mot de tout ceci à Vatel.
Sortent Caron et Géraud.
LÉcuyer
Et voilà: ça ne sait pas même entretenir un feu, dégraisser un pot, jamais là quand il faut—avec ça, faîtes votre travail!
Scène VIIremonter au début
Lantichambre: Vatel • Hébert • Jacques • Baudoin • des laquais • des porteurs
Vatel saperçoit de la présence dun laquais. Il le considère un temps.
Vatel
Vous nêtes pas musicien?
Hébert
Amusé: euh! Non, Monsieur.
Vatel
Et peut-on savoir…
Hébert
Oui, Monsieur?
Vatel
Que faîtes-vous planté là, comme un arbre?
Hébert
Il se découvre et avance dun pas: je me nomme Hébert—Philippe Hébert.
Vatel
Ah! Cest vous! Il le considère.
Hébert
Humblement: moi.
Vatel
Ironique: jai bien lhonneur.
Hébert
Oh! Monsieur, lhonneur est pour moi, si je puis me permettre. Nous nous sommes déjà rencontrés, à Vaux-le-Vicomte où jentrai pour la première fois aux ordres de Monsieur Fouquet.
Vatel
Baudoin! Entre Baudoin. Conduis Monsieur, ses coffres et ses porteurs Galerie du logis. À ladresse dHébert: le contrôleur général de la chambre vous y attend.
Baudoin
Par ici. Il indique lescalier. Hébert fait signe aux porteurs. Ils pénètrent lantichambre, transportant des malles. Hébert leur cède passage, puis rejoint Vatel, occupé à inscrire des notes dans un carnet.
Hébert
Pardonnez-moi, Monsieur, jaimerais vous dire un mot.
Vatel
Plus tard.
Hébert
Jinsiste.
Vatel
Ayant ébauché un mouvement de surprise, range son carnet: de quoi sagit-il? Hébert approche et lui murmure quelque chose à loreille. Un moment. Il ordonne à des laquais: allez au bois des canaux, trouvez là-bas les gardes bosquets, faîtes foncer les niches de caisses dorangers et dites quil est décidé que nous disposerons les bassins de confitures à lentour de la pyramide deau.
Un laquais
Mais après lorage…
Vatel
Lorage! Quand le ciel augure le plus beau temps du monde! Sortent les laquais. À ladresse dHébert: suivez-moi.
Ils se rendent dans une pièce attenante.
Scène VIIIremonter au début
Lantichambre: Gourville • le Trésorier
Le Trésorier
…ne sortez pas du talent que vous avez de ruser, Monsieur de Gourville. Songez que tous ici, ne sont pas vos alliés. Vous mannoncez la grâce de vos lettres dabolition et je men réjouis. La nouvelle fait lunique entretien de Paris mais gardez à lesprit que votre intervention à lencontre de madame de La Fayette est longtemps demeurée sans effet et, quà seule fin de rentrer en possession de votre bien, il faudra réitérer auprès de Monsieur le Prince. Tous des premiers à votre part, le duc na pas hésité à retirer son appui en cette affaire. Vous le voyez, Monsieur, «il ne faut pas vendre la peau de lours»… Demeurez vigilant, je vous le conseille et ne vous méprenez pas: on vous honore, on vous fait grâce, on vous salue; vous avez eu votre heure, le front de vous rendre indispensable mais lon ne vous aime pas. Pour ne parler que de ce contrôleur…
Gourville
Bah! À dire le vrai je nen viens pas à bout et cest avouer que jai tout essayé.
Le Trésorier
Tout?
Gourville
Tout, et même… Il lui murmure quelque chose à loreille.
Le Trésorier
Riant: vous raillez?
Gourville
Pas tant…
Le Trésorier
Alors vous vous y prenez mal.
Gourville
Guère plus et cependant… Il est, ma foi, irréprochable et ne semble donner dans aucun travers.
Le Trésorier
Monsieur de Gourville, songez-vous bien en me disant cela que la calomnie ne sattaque jamais quà la vertu? Calomniez, Monsieur, calomniez et vous me rendrez compte. Il regarde alentour: jai fait apprêter un carrosse qui ne vient pas…
Vatel
Vous nous quittez?
Le Trésorier
Quelque affaire pressante mappelle à Montmorency. Je dois y demeurer une paire de jours, peut-être davantage, je nen sais rien encore. Voici enfin mon carrosse. Il sapprête au départ: dici là, portez-vous bien.
Sort le trésorier.
Acte II remonter au début
Scène Première
Lantichambre, puis le cabinet des livres: un Créancier • Gourville
Le Créancier
Il semble que je ne sois point attendu. Je suis pourtant venu parce que le prince a ordonné que lon me satisfasse.
Gourville
Sans doute, mais de quelle manière.
Le Créancier
Devinez.
Gourville
Monsieur, la chose est malaisée: je nai pas eu lhonneur de vous être présenté.
Le Créancier
Quimporte, quand vous saurez que jai, moi, oui parler dun dénommé Jean Hérault de Gourville qui, à ce que lon prétend, aurait obtenu quon levât les saisies sur la terre ou nous voici, ainsi que sur celles de Damartin et de Montmorency? Que cet homme, aurait fait un emprunt de quarante mille écus et clame à qui veut lentendre que, si lon a besoin dargent, il peut en fournir sur son crédit? Il aurait, en outre rapporté dEspagne, quelques cinq cents mille livres, en espèces et en lettres de change. Je suis créancier, Monsieur, vous saisissez?—créancier.
Gourville, embarrassé
Cet homme dont vous parlez, Gourville, le connaissez-vous?
Le Créancier
Je le sais attaché à la personne de Monsieur le prince—du moins à ses intérêts et jai, là, une lettre qui pourrait grandement lintéresser. Voulez-vous bien, je vous prie, mintroduire.
Gourville
Sil vous plaît.
Ils pénètrent le Cabinets des Livres.
Le Créancier
Voici ce quont inventorié mes notaires: biens déchanges, réserves, placements, rentes, créances, gratifications, pensions et argent comptant. Vous ny trouverez pas le détail des papiers et des titres non plus que celui des donations entre vifs, dots ou autre. Ceux-ci ont, en effet, été modifiés par des dépôts ultérieurs à ces documents dont la lettre que voici. Elle est, Monsieur, signée de votre main et je peux sans délais en publier la copie mais je préfère imputer à la négligence dun courrier ou au retard dune malle poste le fait de navoir pu jusquaujourdhui me faire bailler mon argent.
Gourville
Combien?
Le Créancier
Cest écrit, là. Il pointe la somme. Gourville sapprête à rédiger une reconnaissance de dettes. Ah, non, Monsieur, non, pas deux fois: je sais trop ce que valent vos traites, vos reconnaissances, vos commandements. Ouvrez le coffre. Gourville hésite mais nayant pas le choix, ouvre le coffre, et paie le créancier. Celui-ci compte et empoche son argent. Il remet son chapeau: bonjour, Monsieur.
Sort le créancier.
Scène IIremonter au début
Lantichambre: Vatel • Hébert • Géraud
Vatel
Ainsi, vous prétendez…
Hébert
Non, Monsieur, je ne prétends pas, jaffirme: Saint Maur, Luzarches, Saint Germain. Gourville prend commission sur les baux et sen attribue la somme sous un prête-nom.
Vatel
Cest donc ça…
Hébert
Dame! Cest bête comme chou et lon ny voit goutte.
Vatel
Encore faut-il…
Hébert
…un complice? Par exemple!—Le trésorier qui, lui, prélève des droits sur les offices, compte la perte à deux cents cinquante livres en dedans et négocie le double en dehors.
Vatel
Je ne métais donc pas trompé.
Hébert
Vous saviez?
Vatel
Vous-même, doù tenez-vous cela?
Hébert
Nous deux, un homme de ses amis avons servi le duc, autrefois, ensemble.
Vatel
Son nom?
Hébert
Laroche.
Vatel
Hébert, mautorisez-vous à faire état de ce que vous mavez dit?
Hébert
Non, Monsieur, je regrette. Je ne puis me compromettre.
Vatel
Vous compromettre?
Hébert
Dame! Une place à lHôtel de Condé ne se trouve pas sous le fer dun cheval. En des temps comme ceux-ci, quel avantage a-t-on dune place, lautre?
Vatel
Mais alors quai-je à faire de ces révélations? Et dîtes, pourquoi men faire part?
Hébert
Parce que jaime ce qui est juste.
Vatel
Allez au diable!
Hébert
Monsieur, vous êtes bon, vous comprendrez: jaime et suis aimé dune femme douce, caressante, qui ne crie jamais, qui possède un tour de visage et des mains à peindre. Elle na que moi et je nai quelle.
Vatel
À part: Denise…
Hébert
Pratiquement, deux cents livres nest rien. Le surplus ne men est pas moins nécessaire pour ma douce, mes blonds quand ils viendront, mes garnitures. Songez: jaurai de lor, des chevaux, un valet!
Vatel
Deux, peut-être.
Hébert
Ah! Monsieur, ne raillez pas. Je connais bien que je devrais me taire mais voyez: je suis jeune, je veux aimer, être libre, manger à ma faim, travailler, dormir mon comptant. Me reprochera-t-on un choix si légitime que celui-là?
Vatel
Hébert, Hébert…
Hébert
Encore un coup, Monsieur, loccasion ne se présente pas deux fois qui nous retrouve seuls. Gardez-vous de cet homme. Le diable sait ce dont il est capable. Gardez-vous de lui et promettez de ne rien dire, sil vous plaît.
Géraud entre bruyamment, sans frapper.
Vatel
Eh bien, Géraud!
Géraud
À bout de souffle: Monsieur… Caron, venez vite!
Scène III remonter au début
Loffice: Vatel • le Chef dOffice • Vautier • Baudoin
Les officiers sactivent. Vatel consulte les plans de tables.
Baudoin
Un dénommé Vautier tenant boutique à Paris, porte Saint-Martin, vous prie de bien vouloir le recevoir à linstant.
Vatel
Quil entre. Il aperçoit une étrange machine et senquiert de son utilité auprès du Chef dOffice: quest-ce que cela?
Le Chef dOffice
Un prêt de Monsieur de Gourville: il sagit dune machine dor à rafraîchir le vin à la glace. Je la trouve, pour ma part, dune très jolie invention.
Vatel
Certes.
Le Chef dOffice
Madame la duchesse de Hanovre en possède une à lidentique, bleue. Voyez lingéniosité. Il effectue une démonstration: il suffit dactiver ceci et lon tire ainsi le vin à boire sans laide de personne. Si je puis me permettre…
Vatel
Oui?
Le Chef dOffice
…elle est dun raffinement inouï.
Entre Vautier.
Vautier
Monsieur, lon ma fait mander de Paris et cest un grand honneur pour moi que de pouvoir exercer mon talent au service de Monsieur. Je vous en remercie du fond du cœur, tenez je vous baise les mains. Il exécute une révérence. Voici ce que je vous propose: Il commande à ses laquais dentrer. Dévidence, le linge de table changera pour le moins de deux services en deux services. Cest pourquoi, nous pouvons, sans lombre dune hésitation, recourir aux très précieux conseils du Sommelier Royal: il ne contient pas moins de trente instructions à plier toute sorte de linge de table en toutes sortes de figures. Voyez plutôt: forme de chien, de coq, de poule avec ses poussins ou encore de pigeons qui couvent dans un panier. Pour le gras comme pour le maigre, le pain est introduit dans ou sous la serviette et donne ainsi une belle consistance à la figure: melon double, tortue, brochet, coquille… une certaine habileté est toutefois requise pour la mitre, la croix de Lorraine ou encore celle du Saint-Esprit mais rien, je vous lavoue, négale en élégance, les modèles italiens: «Nel primo si monstra con facilita grande il modo di piegare ogni sorte di panni». Prenez votre temps pour réfléchir, laissez courir votre imagination. Je me tiens là, à vos ordres.
Sort Vautier après une révérence.
Vautier, à part
Ah, ça! Je me limaginais coiffé dun mitron, tout blanc, en tablier, à tourner des sauces et mijoter des ragoûts et je trouve un seigneur, en habit brodé, bas de soie et chausse à rubans… Ah! Mon cœur sen émeut encore.
Il sort.
Scène IVremonter au début
Loffice: Vatel • le 1er Serviteur • le 2nd Serviteur • un laquais
Un laquais
Les serviteurs se tiennent à vos ordres, qui attendent vos instructions.
Vatel
À ladresse des serviteurs, les invitant à entrer: Messieurs, sil vous plaît! Entrent les serviteurs. Vatel étale les plans de table et commente: voici: leurs Majestés et Monsieur prendront place à la table qui leur est réservée. La seconde sera tenue par Monsieur le prince, la troisième par le duc dEnghien et la quatrième par le duc de Longueville. Cinquante autres seront réservées aux invités dhonneur, ainsi quà toute leur suite et à leur équipage. Vingt cinq seront dressées, sous les tentes, trente autres, en divers endroits: ici et là. Cependant, après les pluies épouvantables de ces jours derniers…
Le 1er Serviteur
Tranquillisez-vous, Monsieur. Les pluies auront cessé. Les artisans sactivent aux derniers aménagements du bois des canaux où linspecteur général des domaines vous mande, pressé de recueillir de votre enchantement. Le théâtre de verdure est maintenant dressé. Molière est en répétition, Boconcini orchestre les concerts de voix que vous avez commandés.
Vatel
Que dit lartificier?
Le 1er Serviteur
Il sengage à faire un jour plus charmant que nature au moyen de trente lustres, autant de girandoles et nous promet un feu dartifice des plus dignes de servir au divertissement dun roi.
Vatel
A-t-on pensé aux fleurs?
Le 2nd Serviteur
Une symphonie de couleurs modèlement assorties. Le Nôtre a pris conseil auprès dun dénommé Cabout, réputé pour avoir le plus beau jardin de fleurs de Paris. Des gerbes ont également été commandées pour la chapelle où sera, en lhonneur de Sa Majesté, célébrée une messe, samedi.
Vatel
Une messe? Qui donc a ordonné cela?
Le 2nd Serviteur
Monsieur de Gourville, aux ordres de Monsieur le duc dEnghien. Il me revient de vous donner quittance pour la pierre et le marbre. Il lui remet quittance.
Vatel
Consultant la quittance: Monsieur de Gourville a-t-il ordonné autre chose?
Le 2nd Serviteur
Oui, Monsieur, que la cour fasse, après les parties de chasse, collation dans la maison Sylvie, dont linvention et lajustement sont, dit-il, de dernière galanterie et mieux appropriés que le bois des canaux.
Vatel
Monsieur de Gourville vous aurait-il, par extraordinaire, soumis les articles des menus en maigre?
Le 2nd Serviteur
Non, Monsieur, seulement informé que Sa Majesté prendrait congé pour se rendre à Liancourt où elle a commandé un médianoche.
Vatel
Voulez-vous bien, Monsieur, me rappeler quelles sont ici les fonctions de Monsieur de Gourville et mexpliquer la raison pour laquelle vous vous exécutez à ses ordres?
Le 2nd Serviteur
La raison est que Monsieur de Gourville dit avoir vu avec vous tous les détails des préparatifs touchant aux festivités et que, pardonnez-moi, Monsieur, je vous en tenais pour sûr avisé.
Vatel
Sans doute. Monsieur de Gourville commande une messe et jai tout lieu de croire que, sur les instances de Monsieur le duc dEnghien, elle sera finalement célébrée. Mais, pour le reste, et je ne le répéterai pas: personne autre que moi ne doit ici commander à lordonnance des festivités et rien de ce que jai, moi et moi seul, décidé, ne doit connaître le moindre commencement dune exécution, est-ce que je suis bien clair?
Le 2nd Serviteur
Oui, Monsieur.
Vatel
À ladresse du 1er serviteur: prenez-en connaissance et faites exécuter les ordres que voici. Il rédige sur une feuille de son carnet, larrache et la tend au 1er serviteur.
Sortent les serviteurs.
Scène Vremonter au début
Loffice: Vatel • le 1er Officier • le 2ème Officier • le 3ème Officier
Le 1er Officier
Présentant fièrement un plat: salpicon!
Vatel
Chaud?
Le 1er Officier
Brûlant!
Vatel
Laissez refroidir et commencez à tremper les rôtis de pain.
Le 2ème Officier
Ailerons à létuvée.
Vatel
Goûtant la préparation: relevez avec des câpres entières et ce sera parfait. Il senquiert auprès des officiers: les volailles?
Le 3ème Officier
Ici, Monsieur! Présentant les mets: pâté de perdrix truffé, pigeons—bardés en cailles, perdreaux, poulets.
Vatel
Réservez les pigeons, ils sont trop salés.
Le 3ème Officier
Mais, Monsieur, à peine les avez-vous regardés.
Vatel
Ne discutez pas lorsquon vous commande. À ladresse du premier officier: vous accommoderez en de petites entrées.
Scène VIremonter au début
Loffice: Vatel • Gourville • lÉcuyer • le Chef dOffice
Entre Gourville. Un officier dresse son couvert. Il lui sert un verre de vin, un pâté. Gourville sempare de la bouteille quil pose bruyamment sur la table.
LÉcuyer
À ladresse de Vatel: pardonnez-moi, Monsieur, mais tout le monde ici ne parle plus que de cela: Caron, le remplacerez-vous?
Vatel
Je nen sais rien encore.
LÉcuyer
Et Jacques, donc?
Vatel
Jai dit: plus tard.
LÉcuyer
On va à la catastrophe.
Gourville
Claude a raison, Monsieur, vous devriez y pourvoir et, si je puis me permettre, sans délai. Jai vu le médecin, tantôt.
LÉcuyer
Quelles sont les nouvelles?
Gourville
Notre pauvre Caron serait au plus mal. La chute aurait eu pour effet quelque os brisé, à la hanche, au poignet… il souffre. Diverses médecines lui ont été prescrites qui nous le rétabliront tout à fait. Néanmoins, et le médecin là-dessus ne nous déguise rien: un surcroît de fatigue serait funeste à sa santé.
Entre Baudoin. Il murmure quelque chose à loreille de Vatel. Tous deux sortent.
LÉcuyer
Et que dit Monsieur?
Gourville
Monsieur, bien-sûr, sinquiète et recommande expressément que nous tâchions, sans loffenser, de tenir Caron un peu lécart des préparatifs touchant aux festivités. Sans quoi, nous en serions pour nos frais, je veux dire auprès de Monsieur, et ce nest pas ce que je veux. (…) Quant à notre contrôleur que le mauvais sort a défait du meilleur de ses officiers…
Le Chef dOffice
Monsieur, par là cest moi que vous offensez!
Gourville
Interroge le donc, Vatel prétend que Caron en vaut cent comme toi.
Colas se brûle et laisse malencontreusement échapper un plat.
LÉcuyer
Marphise, longuent, vite! À ladresse de Colas: un rôt prévu au premier service et brûlé!
Le 3ème Officier
Imitant Vatel, railleur: «Nous laccommoderons en de petites entrées»…
Gourville
Intervenant, citant Brillat-Savarin: «Il est, dans les apprêts de viande comme dans les pièces de musique, des dissonances quil faut savoir sauver avec la même adresse». Il arrose le rôt dalcool et le flambe sous lœil admiratif des officiers.
Le 3ème Officier
Ah, le feu, cest beau!
Scène VII remonter au début
Loffice: Vatel • Gourville • Marphise
Vatel
Revenant à loffice, il jette sous les yeux de Gourville un lot de couverts en argent emballés dun linge: largentier!
Gourville
Ah? Le gredin! Et le premier président qui se dit inconsolable de ne lavoir plus!
Vatel
Cest son affaire. Je demande, moi, quil quitte la place, sans délai.
Gourville
Cest demander beaucoup. Cela ne peut-il attendre?
Vatel
Il vole!
Gourville
Ah!
Vatel
Des couverts!
Gourville
Oh!
Vatel
Je ly ai pris hier au soir et aujourdhui encore, à collation. Un serviteur dont la conduite est mauvaise et qui refuse de samender doit être chassé!
Gourville
Dune écoute faussement distraite, les yeux fixés sur Marphise: bien-sûr, bien-sûr… Bah! Le fait est connu de tous, allez! Mais je le garde, moi, à cause dun met dont il a le secret. Le prince en raffole. Soutirez comme il laccommode et je vous promets de lui donner congé. Regardant Marphise: —vulve de truie farcie. Il rie.
Vatel
À ladresse de Marphise: Marphise, voulez-vous bien vous assurer que Daloyau sest suffisamment approvisionné en melons, poires, framboises. Je crains que les liqueurs et les rafraîchissements naient point encore été préparés.
Sort Marphise.
Gourville
Pour finir, que décidez-vous à propos de Caron?
Vatel
Martin le remplacera.
Gourville
Martin, cest un choix judicieux que vous faîtes là. Et Jacques donc?
Vatel
Se proposant de desservir: avez-vous terminé?
Gourville
Je reprends volontiers de ce fameux pâté. Il se sert puis, à ladresse de Vatel: vous ne maccompagnez pas?
Vatel
Jai à faire.
Gourville
Au moins, avez-vous déjeuné? Vous nêtes pas raisonnable et je lai dit cent fois: vous exigez trop de vous. Asseyez-vous, jai à vous parler. Il savoure son pâté: délicieux! Sans doute auriez-vous intérêt à relever un peu avec… non pas du poivre mais du cumin, avez-vous cela?
Vatel
Au fait, Monsieur, le temps presse!
Gourville
En effet. Eh bien voilà: javais promis de nen rien dire mais, compte tenu des circonstances… voyons, ce devait être mercredi, sinon mardi, enfin je ne sais plus, bref: Jacques est venu me trouver sur le soir. Il semblait passablement ennuyé et pour tout dire ma fait leffet dun homme complètement égaré. Nous sommes restés un moment à parler de choses et dautres et pour finir, il a manifesté le désir de prendre congé.
Vatel
Cest impossible.
Gourville
Je puis vous laffirmer. Je lai, bien entendu, rétribué généreusement pour sa peine et le lui ai donné.
Vatel
Pardon?
Gourville
Son congé, quauriez-vous fait à ma place?
Vatel
Il ne ma justement pas consulté sur ce point et cela métonne. La veille, nous étions convenu dun article des menus à remplacer à cause… dun incident sans importance.
Gourville
Il se devait de partir. Cest en tous cas ce quil a dit.
Vatel
Malchance…
Gourville
Sans doute, néanmoins, cest un fait. Il mange son pâté. La chambre, toujours, au second, est vacante. Caron peut, dès demain, sy installer.
Vatel
Ah?
Gourville
Oui, oui, jai moi-même donné des ordres à cet effet.
Vatel
Merci.
Gourville
Je vous en prie. Brutalement: avez-vous réfléchi à ma proposition? Jai, tôt ce matin, consulté les comptes…
Vatel
Pour être tout à fait franc, Monsieur de Gourville, je souhaiterais quil ne soit plus question de ce différend qui nous oppose.
Gourville
Comme vous y allez! Et quel ingrat vous faîtes! Se levant, repus: tâchez de prendre un peu de repos. Vous navez pas bonne mine.
Il sort.
Scène VIII remonter au début
Loffice: Vatel • le Sommelier • lÉcuyer • le 1er Officier
Vatel
Constatant que Gourville a consommé une bouteille entière de vin, appelle dune voix de stentor: sommelier! Entre le sommelier: je vous ai dit cent fois que je ne voulais pas de ces excès dans cette maison!
Le Sommelier
Cest sa part, Monsieur, elle lui revient de droit.
Vatel
Sa part et la tienne! Jy veillerai désormais moi-même. Réclamant: la clé.
Le Sommelier
Mais, Monsieur…
Vatel
La clé! Le sommelier la lui remet. À compter daujourdhui, jinterdis, pour cause quil nest pas équitable, le partage des lies ainsi que la distribution des futailles et, parce que je ty prends pour la seconde fois, cest au Chef dOffice et non plus à toi quiront désormais, le treizième du pain, les suifs et les levures de lard.
Sort le sommelier.
LÉcuyer
Cette fois-ci, Monsieur, cen est trop et pour moi je ny tiens plus. Traiter cet homme comme vous le faites est indigne de vous et je men dois den aviser Monsieur.
Vatel
Avisez, mon cher, avisez! Qui songerait à vous en empêcher? Une odeur infecte répand dans tout le cellier. Jai, par deux fois, mandé le sommelier dy remédier, quen est-il? Rien ny fait! Là-dessus, je le trouve céans à râper du tabac, qui enivre maintenant les officiers, les garçons de carrosse et encore sous les ordres de ce maudit intendant?
LÉcuyer
Monsieur…
Vatel
Rien nest ni cuit, ni bon, tout est trop salé, la viande sent le relent et cest encore à moi de men excuser auprès de Monsieur, de dire que le temps en est la cause, que le bois est trop vert, que le pot sest brisé en dressant le potage!
LÉcuyer
…vous perdez le sens et faites peine à voir.
Vatel
Hors dici tout à lheure! Lécuyer demeure interdit. Jai dit: va ten ou je te chasse.
LÉcuyer
Oui, Monsieur, je men vais et vous vous passerez, désormais, de mes services. Je quitte la place, en effet.
Sort lEcuyer, abandonnant son ouvrage.
Vatel
Commandant au premier officier dachever la confection dune tourte: la farce ne doit excéder lépaisseur dun écu. Il semble pris dun étourdissement.
Le 1er Officier
Quelque chose ne va pas, Monsieur?
Vatel
Ce nest rien…
Scène IX remonter au début
Lantichambre.
Gourville
Croisant Marphise et lui barrant le passage: où vas-tu?
Marphise
Laissez-moi.
Gourville
Allons, allons, allons… ne feins pas dignorer ce que tu me dois.
Marphise
Je vous en supplie.
Gourville
Comme tu as dit cela… répète donc. Nous sommes seuls et ton galant est au fond de ses coffres de linge. Il saisit Marphise qui se dégage. Je tai surprise avec lui hier au soir et aujourdhui encore. Tu laimes donc? Pauvre petit Hébert dont le cœur, pur doffense et de vice, nattribue ma faveur quà son noble mérite; qui semble tout du diamant et que je pourrais briser comme la coque dune noix.
Marphise
Monsieur?
Parait Vatel.
Vatel
Quy-a-t-il Marphise? Il saperçoit de la présence de Gourville. Tous deux échangent un regard féroce.
Marphise, embarrassée
…les dames dhonneur demandent… quallons-nous faire des fleurs quil nous reste?
Vatel, pris détourdissement, sévanouit.
Acte III remonter au début
Scène Première
Le cabinet des livres: Vatel • Gourville
Gourville
Javais dessein de vous entretenir dun bon nombre de choses et vous me devancez pour la moindre dentre elles: quest-ce, en vérité, quune insolence de portier punie dun coup de plat dépée à quatre heures du matin?
Vatel
Il ne sagit pas de cela, Monsieur, vous le savez: on entre et sort dici comme dun moulin.
Gourville
À qui la faute? On parle dun laquais qui en commet bien dautres et lon se tait du reste. Tenez vos gens, Monsieur, et asseyez vous, que je vous réprimande.
Vatel
Moi, Monsieur?
Gourville
Vous. Vatel sassied. Monsieur, sil est vrai que du plus grand jusques aux plus petits, chacun auprès de moi sest mis un jour sur vos perfections, de me vanter vos mérites, aucun na eu de cesse et je veux croire que vos capacités distinguées entre toutes vous feraient soutenir le soin de tout un état si vous naccusiez si fréquemment de ces sortes de faiblesses… Les gens sinquiètent et le diable sen mêle: largentier vole, le sommelier boit ce que le jour est long, il nest pas jusquau palefrenier qui ne serve au désordre. Létat, pardonnez moi, déplorable où je vois…
Vatel
Monsieur, je suis rompu. Aidez-moi à donner des ordres ou bien résolvez vous à mexcuser souvent. La tête me bat. Voilà dix nuits que je nai pas dormi. Je suis à bout et, quand chacun ici a déjà trop à faire, Jacques sen est allé, Claude, deux officiers encore, Caron est fatigué, Hébert ne nous demeurera pas toujours…
Gourville
Cest ce que jessaie de vous dire. Votre avenir, Monsieur, est assuré…
Vatel
Vous savez bien que non.
Gourville
Si fait, je men suis entretenu avec Monsieur. Il vous tient fort en estime et compte pour rien quune maladresse… nimporte: il vous assigne lemploi de ses terres, vous dote dune forte somme en pension viagère, quittez la place et la cédez à un autre qui prendra sur son soin de traiter la maison, les affaires avec plus dordre et de fermeté que votre état ne vous permet de le faire. Un homme tel que vous a de lhonneur à perdre. Songez à votre réputation et voyez, de dix ans votre aîné, ce pauvre Caron.
Vatel
Je le vois, Monsieur, je le vois, qui nest plus en état de servir ou dapprendre un métier ailleurs, sacquitter, néanmoins, en temps et en heure, toujours, dune tâche irréprochable. Souffrant, vous le parquez dans une chambre où il est impossible de respirer et vous avez encore le front de vous plaindre de la dépense dune médecine pour lui, dun bouillon, dun lit propre. Un homme nest pas un chien, Monsieur de Gourville car enfin je vous parle dun homme qui, comme vous, a Dieu pour père et pour créateur, qui, sûrement, est dès à présent, plus grand que vous sil a plus de vertu, dun homme enfin dont vous ne sauriez soutenir la comparaison; et parce que le travail, pour les humbles dont je suis, est la seule forme de prière qui se puisse concevoir, je dis que ce nest point au compte de quelque bienfaisance quun tel homme nous doit demeurer mais au nom de la stricte équité. Un homme, au fond, a bien peu gagné, et pendant sa jeunesse usée au service, sil na mérité son pain pour le reste de ses jours.
Gourville
«Mérité»! Par ma foi, Monsieur, je vous attendais là: «mérité»? Nest-ce pas sur les recommandations de Monsieur Fouquet que vous êtes et je vous nomme présentement contrôleur chez Monsieur le Prince?
Vatel
Oui.
Gourville
Fouquet a-t-il jamais manqué à ses engagements qui vous promit une place, des fonctions?
Vatel
Jamais.
Gourville
Où étiez-vous le jour de son arrestation? Vous, qui deviez le suivre, le servir, vous battre, plaider sa cause et contre létat même! Vous, Monsieur, qui en aviez le devoir, avant quiconque, et nen trouvez autre à remplir que de nourrir celui-là même qui laccusât? Mettez la main à la conscience: vous nêtes pas ici à votre place et ne voyez vous pas, sinon du devoir, quelle piètre opinion de lhonneur est la votre? (…) Par ma foi, Monsieur, je ne métonne pas quun Séguier prenant en laffaire du procès ses instructions dun Colbert se puisse intimement persuader quen agissant ainsi il fait justice selon Dieu seul car chacun veut mettre Dieu de son côté et être en paix avec sa conscience. Pecquet, Lavalée peuvent sen prévaloir qui suivirent le surintendant jusquen prison. Que dire de La Forêt? Il se rendit à Pignerol quelques dix ans après larrestation de son maître pour tenter de le faire évader. Il sest fait prendre, vous saviez?—on la pendu.
Vatel
Pourquoi me racontez-vous cela?
Gourville
Parce que je nai de leçons à recevoir de personne et surtout pas de vous, allez! Beaucoup, dont je suis, ont connu lexil, dautres nont dû leur salut quà la fuite—vous êtes de ce nombre et lon prétend que vous ne cherchez point à faire le profit, que vous rendez justice à qui il appartient et ne donnez dans aucun travers! Par ma foi, Monsieur! Mais une tâche manquée est une tâche manquée. Soyons charitable et laissons là vos mérites. Il y a autre chose: songez quen dépit de leur gravité, les fautes imputées aux complices ont néanmoins fait lobjet dun rapide retour en grâce, trop, en vérité, que cela ne cache quelque chose…
Vatel
Si vous saviez comme jai mal à la tête.
Gourville
…voyez la faveur accordée à Pelisson-Fontanier et lon gage un peu partout imminente lamnistie de Bruant des Carrières. Cest donc que les malversations dont sest rendu coupable le surintendant, et bien que nétant pas sans conséquences, savèrent de gravité toute relative pour avoir mérité un si prompt pardon aux complices. À moins quelles naient été le fait dun autre: un homme que la condamnation de Fouquet lavait de tous soupçons et dont lemprisonnement sauvait lhonneur… Moi, cet autre, au fond, cela ne change pas grand-chose. En revanche, je gage quune intervention de votre part là-dessus naurait peut-être pas joué au désavantage de Monsieur Fouquet, nest-ce pas? Car enfin, vous saviez? —Vous saviez.
Vatel
Jai vu, cette nuit-là de mon grenier, une comète grande comme quatre étoiles et qui allait fort vite…
Gourville
Ah, Monsieur, je naimerais pas être à votre place et parce quau fond, je vous estime, (je parle franc, baissez vos gardes) je vous le dis, Monsieur, un mot suffit que vous tombiez en disgrâce. Vatel se lève dun bond et crache au visage de Gourville. Ça, au moins, vous ne laurez pas fait pour rien. Cest un geste dont vous vous souviendrez Monsieur. Sort Vatel. Et moi aussi.
Scène II remonter au début
Loffice: Vatel • le Chef dOffice • le 1er Officier • le 3ème Officier •
le 1er Serviteur • le 2nd Serviteur • Géraud
Vatel
Tout va-t-il comme il faut?
Le Chef dOffice
Pourquoi le contraire?
Le 1er Officier
Monsieur, je dois vous en prévenir: il ne nous sera pas possible de disposer de la machine dor à rafraîchir le vin à glace.
Vatel
À ladresse du chef doffice: voilà! À ladresse du 1er officier: et pourquoi cela?
Le 1er Officier
Madame de Montespan laurait acquise.
Vatel
Acquise?
Le 1er Officier
En effet, auprès de Monsieur de Gourville à qui elle appartenait en propre et en léchange de quelques neuf mille livres.
Vatel
Eh bien, nous nous passerons de cette maudite machine et recourrons au rafraîchissoir, comme à lordinaire, bien que je gage cet incident comme le plus sûr moyen de tout mettre en confusion. En effet, il ne nous sera pas possible dexécuter les changements de côtés ni de dissimuler les plats doubles par léloignement de lun à lautre. Rien ne pourra seffectuer dans le service ainsi que je lavais imaginé.
Le Chef dOffice
Votre prévoyance, sans doute, y a-t-elle déjà pourvu et, mest avis quune maudite machine, fût-ce-t-elle dor, diabolique, ny pourra rien changer.
Vatel
En effet, nous allons, cest mon idée, présenter un ambigu. En voici les articles, la disposition. Il les communique au Chef dOffice.
Le Chef dOffice
Jen informe mes officiers, nous nous y attelons sur lheure.
Vatel
Le dessein en est beau mais fort difficile à exécuter. Aussi, ne voyez pas doffense à ce que je vous demande de consulter Caron à ce sujet.
Le Chef dOffice, heurté
Mes officiers et moi-même pouvons parfaitement dresser un ambigu sans laide de personne.
Vatel
Faîtes ce que je demande.
Le 3ème Officier
À ladresse du Chef dOffice: Monsieur de Gourville vous avait pourtant avisé: Vatel crie à qui veut lentendre que Caron en vaut cent comme vous.
Le Chef dOffice emporte les recommandations de Vatel dans un mouvement de rage.
Vatel
À ladresse 1er Serviteur: tout est-il prêt pour les corbeilles, leur déchargement et leur transfert vers les lieux de résidence?
Le 1er Serviteur
Oui, Monsieur. Sitôt arrivés les carrosses à lentrée du château, un billet leur sera délivré à destination de Vineuil ou de Saint Firmin. Le contrôleur général de la chambre a, en outre, réquisitionné toutes les auberges des villages avoisinants où seront logés les dames, les courtisans, les officiers et les serviteurs.
Vatel
Qui sait au juste ce que lon aura sur les bras? À ladresse du 1er Officier: voyons les confitures pour la collation. Le 1er officier les lui présente: relevez avec un peu de cannelle. À ladresse du 2ème Serviteur: emplissez-en les bassins. Veillez scrupuleusement à la symétrie de leur disposition à lentour de la pyramide deau. Un écart superflu gâterait tout leffet de lharmonie. À ladresse du 3ème officier: les eaux parfumées ont-elles été préparées?
Le 3ème Officier
Oui, Monsieur, les voici: eau de rose, ambre, musc et jasmin.
Vatel
Vous avez omis la sauge!
Le 3ème Officier
Non pas, Monsieur, je lachève.
Vatel
Trop tard, la température ny sera pas. Réservez celle-ci et versez les autres dans les aiguières.
Géraud
Entrant à lOffice: Monsieur, le service de la vénerie et celui des armes vous font savoir que tout est prêt pour les parties de chasse.
Vatel
Il ne nous reste plus quà attendre.
Géraud
Non pas: leurs majestés arrivent à linstant et Monsieur, accompagné de toute la cour, est allé au devant delles, à lentrée du château.
Vatel
Que ne le disiez-vous, Géraud? Vatel se revêt en hâte de son habit de cérémonie. Il se gante de blanc, passe son épée au côté: Jean, vous et vos officiers vous tenez-vous prêts?
Les officiers, portant chacun la livrée particulière à son emploi, se rangent solennellement derrière Vatel.
Le Chef dOffice
Si fait, Monsieur, loffice est au complet; à lexception de Colas que je me suis autorisé à mander auprès de notre pauvre Caron. Vatel sen montre contrarié.
Gourville
Entrant à lOffice: ah! Ces valets, ces piqueurs et ces abois de chiens mont rompu la tête. Géraud! Sers-moi donc un peu de ce vin dEspagne. Géraud sexécute, Gourville avale son verre dun trait, puis à ladresse de Vatel: Monsieur est dune humeur charmante, tout est-il prêt pour les festivités? Jespère que vous navez pas omis à notre table la présence de la duchesse de Ventadour. Emotion de Vatel. Elle vous fait remettre ce billet. Vatel prend le billet que lui tend Gourville et le met dans sa poche. Ne manquez pas de lui transmettre mes hommages.
Dun signe de tête, Vatel commande aux huissiers louverture des portes, tous sortent.
Scène III remonter au début
Loffice: Gourville • le Chef dOffice • le 3ème Officier • Vatel • Caron • Marphise • des Officiers
Les officiers sactivent au service.
Le Chef dOffice
Entrant à loffice, précédé de Gourville: …Monsieur, vous seul savez combien les préparatifs touchant aux festivités ont épuisé la santé de Vatel et combien labsence de Caron lui aura été préjudiciable.
Gourville
Non, Monsieur, non: un homme dont la manche de veste peut sorner de quatre ou cinq chevrons comptant chacun dix années de service ne peut perdre la tête. Vous nimaginez pas quaucun de nos cuisiniers eût pu jamais tomber dans une pareille faute! Un homme qui se targue de plier la serviette en croix du Saint-Esprit et laisse manquer le rôt—à la table du roi!
Le Chef dOffice
Non pas…
Gourville
Taisez-vous! Cest là lœuvre dun homme imprévoyant qui a manqué dorganisation, tout autant que de caractère. Cest intolérable, inacceptable! Que pouvions-nous donc faire?
Le 3ème Officier
Glisser à loreille de Monsieur: «Vite, encore une histoire, il ny a plus de rôt»!
Vatel
Entrant à loffice: que se passe-t-il?
Gourville
Vous venez de mettre dans lembarras le meilleur des maîtres: le rôt a manqué à deux tables.
Le Chef dOffice
Non pas à la table du roi mais à la vingt cinquième. Ces hôtes auxquels nous ne nous sommes point attendus.
Vatel
Silence! Il avance et, face au public, arrache le premier bouton doré de son habit. Un temps.
Sort Gourville.
Le Chef dOffice
Allons, Monsieur, allons, ce fâcheux incident ne doit pas vous faire oublier la suite des festivités. On entend le feu dartifice au dehors: tenez, le feu dartifice! Le Chef dOffice entraîne Vatel dans lantichambre depuis laquelle tous deux regardent le feu dartifice.
Vatel
Des nuages… tout est obscurci.
Le Chef dOffice
Point du tout, Monsieur, point du tout!
Vatel
Quatre chevaux en feu devaient sortir du char…
Le Chef dOffice
Les voici!
Vatel
Et les gerbes, au-dessus du canal… le reflet de la lune a tout ébloui.
Entre Caron.
Caron
Bonsoir, Monsieur.
Vatel, ému
Caron…
Caron
Lon vient de minformer du fâcheux incident survenu pendant le souper.
Vatel, à part
Le mot est donc passé sur toutes les lèvres.
Caron
Le médecin prétend que je ne suis point encore rétabli mais je viens vous aider et servir en ce que je peux.
Vatel, bouleversé
Mon ami, ta bonté machève. Il est trop tard, hélas. Le rôt a manqué à la table du roi.
Caron
À la vingt-cinquième à ce que lon ma dit.
Vatel
Nimporte. Il tourne le dos à lassistance. Une tâche manquée est une tâche manquée et lon ne se privera pas de rapporter lévènement. Aujourdhui ou demain tout Paris le saura et avant quil ne soit un mois, on lira proclamer aux quatre coins dEurope par toutes les gazettes et je devrai de ce fiasco encore subir laffront. Jai mal fait, Caron, jai mal fait et voilà bien une épreuve en vérité dont je suis plus obligé à Dieu que de mavoir fait naître.
Le Chef dOffice
Que signifie ce dernier trait?
Caron
Je nen sais rien.
Vatel
Laissez-moi, je vous prie.
Caron et le Chef dOffice se retirent.
Le Chef dOffice
Il faut absolument prévenir Monsieur.
Caron
Et trouver ce maraud de Gourville.
Une musique de bal se fait entendre.
Vatel
Il sapproche de la salle de bal: le bal, Denise… Il sort de sa poche le billet que Gourville lui a remis et le porte à ses lèvres avec émotion lorsquil entend la voix de Marphise. Il se coule dans lombre.
Marphise
Monsieur, je crains que Vatel ne se pousse à quelque extrémité…
Gourville, ivre
Tu as une jolie jambe…
Marphise
Je vous en prie…
Gourville
Approche!
Marphise
…vous êtes ivre.
Gourville lentraîne dans une pièce attenante à lantichambre doù proviennent bientôt des plaintes sans équivoque. Vatel demeure pétrifié. Au bout dun moment, Marphise pleurant, paraît à moitié dévêtue sur le seuil de la porte. Son regard croise celui de Vatel qui détourne la tête. Sort Marphise, puis, paraît Gourville. Il fixe Vatel droit dans les yeux et, faisant mine de remonter ses pantalons, quitte la place.
Scène IV remonter au début
Loffice, puis lantichambre: Vatel • Gourville • le Chef dOffice • le 1er Officier
Les officiers sactivent à la préparation des mets lorsque entre Vatel.
Le Chef dOffice
Voulez-vous confirmer votre choix pour les articles des menus en maigre?
Vatel
Je ne les ai point encore soumis à Monsieur, les voici.
Le Chef dOffice
À la bonne heure! Déjà sont prêts les entremets, les blanc manger, les volailles et leurs garnitures.
Vatel
Où sont les charges de marée?
Le Chef dOffice
Les pourvoyeurs ne sont pas arrivés.
Vatel
Mais quelle heure se fait-il?
Le Chef dOffice
Il présente une montre: celle-ci.
Vatel
Faîtes atteler à linstant. Envoyez chercher à tous les ports de mer.
Le Chef dOffice
Mais, Monsieur… Sort Vatel. Où allez-vous?
Vatel, impatient, gagne lantichambre où il semble guetter larrivée des pourvoyeurs.
Le 1er dOfficier
Depuis une heure déjà, il va, il vient. Cela fait peine à voir.
Gourville
Pénétrant lantichambre: on vient de me réveiller, quest-ce qui se passe? À ladresse de Vatel: doù vient-il que vous vous permettiez de mettre cette maison en ébullition à une heure pareille?
Vatel
Il se passe que jai dû envoyer chercher à tous les ports de mer. Baudoin na ramené que deux charges de marées, deux seulement et point dhuîtres.
Gourville
Mon Dieu, un dîner sans huîtres nen demeure pas moins un excellent dîner.
Vatel
Pas de barbue, de turbot, de raie, ni de saumon. Rien, rien, rien!
Gourville
Quy puis-je? Faire curer les pièces deau et sortir les carpes de létang? Il mime un poisson. Cest malchance, que voulez-vous que je vous dise?
Vatel
Aidez-moi, je vous en supplie. Faites quelque chose, il faut faire quelque chose!
Gourville
Monsieur, je vous ai conseillé cent fois sinon mille de vous pourvoir en maigre, il y a de cela trois jours, de sorte à ne point vous trouver pris au dépourvu. Vous prétendez navoir pas dordres, de conseils à recevoir de moi, je lentends, je ladmets. Je vous ai, ensuite et contre rien proposé de veiller à vos côtés aux préparatifs touchant aux festivités. Vous mavez éconduit, récusé, au nez, à la barbe de tous les officiers et de Monsieur même. Et vous me demandez maintenant de vous aider?
Vatel
Cest un affront que je ne supporterai pas.
Gourville
Vous êtes ridicule.
Sort Vatel.
Scène V remonter au début
Loffice: le Chef dOffice • Gourville • Géraud
Gourville
Entrant à lOffice: létat de ce pauvre Vatel minquiète. Ah, combien le cœur dun homme est fragile!
Le Chef dOffice
De quoi parlez-vous?
Gourville
Comment, vous ignorez? Eh bien apprenez que notre Vatel a eu le mauvais goût de se faire passer auprès de la duchesse de Ventadour, pour un gentilhomme demeurant à Versailles et se prénommant Julien. Il la séduite mais elle a, hier au soir, appris la vérité et, par le biais dun billet, lui a bien-sûr signifié sa volonté de rompre définitivement tout commerce avec lui.
Le Chef dOffice
Mais… la duchesse de Ventadour, nest-elle pas, Monsieur, votre amie?
Géraud
Entrant à lOffice: Monsieur, les pourvoyeurs, la marée!
Le Chef dOffice
Béni soit le ciel! Va donc chercher Vatel pour la distribuer. Sort Géraud. Ah! Des huîtres, en voilà! Aux fines herbes, chaudes, au naturel, dans leur sauce, aux croûtons! Des écrevisses, à lécarlate, sans façon! Et des saumons farcis, salés, fumés!
Un cri en coulisse.
Géraud pénétrant loffice
Monsieur, venez vite!
Le Chef dOffice
Que se passe-t-il?
Géraud
Monsieur, Vatel… il est mort: il sest poignardé.
Le Chef dOffice
Quest-ce que tu racontes?
Géraud
Cest horrible!
Gourville
Commandant aux laquais: Vineuil, Saint Firmin, apprêtez un carrosse à linstant. Il faut évacuer le corps avant que la cour ne séveille.
Le Chef dOffice
À ladresse de Géraud: que sest-il passé? Comment est-ce arrivé?
Un brouhaha se répand dans loffice.
Gourville
Messieurs, messieurs, du calme! Un pareil accident ne doit pas nous faire oublier le service que nous devons à Monsieur et en aucun cas troubler les festivités. Aussi, jen appelle à votre courage et à votre bonne volonté. Lequel dentre vous est-il le plus au fait de lordonnance quavait imaginé Vatel?
Le Chef dOffice
Moi, Monsieur.
Gourville
En connaissez-vous lorganisation?
Le Chef dOffice
Sans doute.
Gourville
Vatel a-t-il laissé des instructions?
Le Chef dOffice
Oui, Monsieur. Il se saisit du registre de Vatel et le donne à Gourville. Tout est consigné dans ce registre. Cétait son habitude au cas ou un évènement extraordinaire se produirait.
Gourville
Consultant le registre et le refermant net: je vous investis sur lheure des fonctions de Vatel et vous charge dexécuter ses plans sans y rien changer. Tâchez, je vous en prie, de réparer la perte comme elle le peut. Quant à moi, je men vais tout à lheure prévenir Monsieur.
Sort Gourville.
Le Chef dOffice
Appelant: Baudoin! Paraît Baudoin. Veux-tu bien informer Caron du drame qui nous vient darriver et le mander au plus vite à loffice.
Sort Baudoin.
Scène VI remonter au début
Loffice, puis lantichambre: Gourville • lOffice au complet • Hébert • le Trésorier
Gourville
Messieurs, rien ne fut si merveilleux que ce somptueux souper et je tenais à vous en féliciter. Les entremets étaient dune délicatesse à se pâmer et les poissons, servis contre toute attente en abondance, magnifiquement apprêtés. Qui donc a confectionné ces œufs à la Varenne et ceux brouillés au verjus avec beurre? Est-ce vous, Caron? La saveur en était tout à fait étonnante! Les compliments de Gourville se heurtent à laccueil glacial des officiers. Les festivités se sont admirablement poursuivies: on fût en promenade, en calèche, en gondole, à la chasse—on tua deux cerfs, la messe fut entendue dans le plus grand recueillement et, avant que de se mettre en route pour Liancourt, où sa Majesté avait commandé un médianoche, collation fut servie dans la maison Sylvie, au son dun charmant concert de violons et de hautbois. Tout y était enchanté, embaumé du parfum des jonquilles… En somme, il le faut avouer, personne ne sest aperçu que ce pauvre Vatel était chargé de rien et Monsieur vient de me déclarer quil a désormais tous les sujets du monde à se louer des bontés qua pour lui sa Majesté. Il sapproche dHébert: eh bien, Hébert, quelles sont les nouvelles?
Hébert
Je me suis rendu à la maison Blondel ainsi quà Saint Germain des Près comme vous me lavez demandé.
Gourville
Et je vous en remercie. Comment avez-vous trouvé lhôtel de Condé, vous y êtes-vous plu, y étiez-vous bien? Leurs Majestés ayant sur lheure achevé leur séjour à Chantilly vous intégrez prochainement votre nouvelle place. Quen dit notre petite Marphise?
Hébert
Linventaire des biens appartenant à Vatel sest effectué en labsence dhéritiers et autres prétendants droits. On ne lui connaissait quun lointain parent, peut-être mort aujourdhui, un laboureur, demeurant à Cramoy. Les ustensiles, parmi lesquels une fontaine de cuivre rouge à quatre seaux, sont estimés à deux cent trente quatre livres. Habits, bas de soie, chemises, camisoles, nœuds de galantes, hauts-de-chausse, culottes en drap dEspagne… le tout prisé ensemble vingt livres. Une armoire à double porte en noyer, un tour de lit en damas jaune, une paire de diamants et une bague…
Gourville
Enrichie dune perle?
Hébert
Je crois. Des rentes, des billets, et des obligations pour quatre-vingt mille livres.
Gourville
Diantre!
Hébert
Une épée, des pistolets. Un petit carrosse coupé, prisé trois cents livres. Enfin, une tapisserie de Bergame et un portrait.
Gourville
Oui?
Hébert
Celui du surintendant Fouquet.
Entre un laquais.
Un laquais
Monsieur de Gourville?
Gourville
Quest-ce donc?
Un laquais
Monsieur le Trésorier est là qui demande à vous voir.
Gourville
Consultant lheure à la montre sortie de sa poche: toujours à lheure! Il rejoint le trésorier dans lantichambre: eh bien, mon cher?
Le Trésorier
Lon vient de minformer du terrible accident survenu pendant le séjour de sa Majesté…
Gourville
Oh, vous nimaginez pas le désordre que cela a pu causer! Monsieur fut au désespoir, le duc pleura mais enfin on tâcha de réparer la perte et, plût au ciel, elle le fut mais assez de tout cela, dites-moi plutôt quelles nouvelles nous rapportez-vous de Montmorency?
Le Trésorier
On y subit lassaut de mille créanciers, de toute espèce. Plus bas: apprenez que la dette de Monsieur avoisine aujourdhui huit millions de livres! Le moyen de sortir de ce fléau-là?
Gourville
Suivez-moi, je vous prie, je men vais tout à lheure vous en entretenir.
Bibliographie
Sévigné, Mme de: Lettres, texte édité et annoté par Roger Duchêne. Paris, 1978.
Gourville, J. Hérault de: Mémoires de Monsieur de Gourville. Mercure de France, 2004.
Michel, D.: Vatel et la naissance de la gastronomie. Fayard, 1999.
Gutton, J.P.: Domestiques et serviteurs dans la France de lancien régime. Aubier, collection historique 1981.
Malo, H.: Le château de Chantilly. Nouvelle collection historique Calmann-Lévy Éditeurs, 1938.
Ketcham-Wheaton, B: Loffice et la bouche. Histoire des mœurs de la table en France 1300–1789. Calmann-Lévy, 1984.
Écrire au xviiè siècle. Une anthologie. Textes choisis et présentés de Emmanuelle Morgat et Eric Mechoulan. Presses Pocket, 1992.
La science du maître dhôtel cuisinier, avec des observations sur la connaissance et les propriétés des aliments. Chez les libraires associés, 1789.
